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EPISODE 6: L’ironie du “sport”

EPISODE 6: L’ironie du “sport”

Saïka Sérant

November 28th, 2017

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« Mais comment est-ce qu’elle fait ? ». J’avais l’impression de sonner comme un vieux disque rayé à force de me poser la question. Peut-être qu’à force d’épier ses moindres faits et gestes, j’adoptais, de manière assez dangereuse, je dois dire, le profildu psychopathe « stalker » sur les bords.

Je me retrouvais en train de la regarder, encore ! Essayant de paraitre discrète. Echec cuisant et surtout flagrant parce que je venais de me faire griller. Elle m’avait vu la détailler. Et mon brusque mouvement de tête, dans ma tentative inutile de détourner les yeux, n’était pas venu m’innocenter. Mais comme il était coutume de le faire, j’avais bien pris la peine d’attendre les traditionnelles dix secondes pour lui lancer un autre regard, profitant du temps pour m’attarder sur chaque détail d’une décoration qui m’était déjà familière. Kèt ! Elle me regardait encore. Pire, elle me souriait. Je me retrouvais, par conséquent, obligée de lui rendre la pareille, de lui sourire. Vye bagay « politesse » ak ledikasyon sa aaaa.

Je vous explique. En temps normal, je ne m’amuse pas à dévisager les gens comme ça, sans raisons particulières, quoique… Mais là n’est pas le sujet. Ma fascination, développée au fil du temps pour cette fille (qui me parait maintenant désagréablement sympathique), tenait au fait qu’on se voyait tous les jours dans un contexte de salle de sport. Or, dans les salles de sport que j’ai pu fréquentées, ici en France, le schéma assez caricatural reste globalement le même. Grossièrement, il y a ceux qui s’entrainent comme si leur vie en dépendait, ceux qui viennent faire acte de présence de temps à autre et celles qui, de la tête aux pieds apprêtées, défilent avec application entre les allées. Avec cette fille pourtant, c’était plus complexe que ça. D’où mon obsession maladive.

On se voyait tous les jours, moi au bord de la syncope et me liquéfiant sur place, littéralement et elle, sempiternelle Barbie sur pattes. Cette fille était la parfaite combinaison, combinaison intrigante plutôt. Un savant mélange entre :

– Tenues de sport à la pointe de la mode

– Maquillage digne des professionnels du milieu

– Véritable sportive

Le tout en même temps ! La fille arrivait, s’entrainait pendant deux bonnes heures et repartait aussi parfaite qu’à son arrivée. Makeup still on point, vu que je ne la voyais jamais transpirer. Je n’avais même plus le loisir de m’arrêter sur sa simple apparence pour la juger. Et comme de surcroit, elle avait l’air sympathique, je me retrouvais astreinte à convertir le jugement que je portais sur sa personne en appréciation.

Avec Clara, qui connait maintenant tout de cette fille, notamment chacune des tenues fitness de sa garde-robe, on spéculait comme pas possible. Mais ici, on a le droit. C’est de l’admiration et non du dédain. On avait juste dans notre délire dénommé la fille « sans-sue » en référence à celle qui ne sue jamais. La blague nous faisait encore rire, tankou de epav. Il faut aussi dire qu’avec Clara, j’avais un public sur lequel je pouvais inlassablement m’épancher. Elle était un auditoire réactif en plus parce qu’on finissait constamment sur l’inévitable comparaison France – Haïti. C’est dans ce contexte d’ailleurs, que sa description des choses a souligné combien le phénomène, sous certains de ses aspects, se retrouvait chez nous. On était aussi en Haïti dans cette mode du sport. Et par mode du sport, j’entends une accumulation des modes : passant de la mode dans le sport, la mode l’emportant sur le sport dans les salles, pour arriver tout bonnement à une mode du sport . Genlè fò mal fè yon gym tou.

Constat établi, ça ne s’arrête pas là. Parce que oui, le sport, et particulièrement en salle de musculation, est en vogue ces dernières années, pour des raisons qui peuvent être discutées. Mais en Haïti, le phénomène atteint un nouveau sommet.

Je ne parlerai pas des tarifs pratiqués par certaines salles de sport.

Vous comprendrez que le « je ne parlerai pas » est ici une simple figure annonçant que c’est justement ce que je m’apprête à aborder. Bien !

Alors que de mon côté, je rechignais devant mon abonnement mensuel de 24 euros, Clara est venue m’ouvrir les yeux avec une énumération de certains des tarifs locaux : 50, 60, même 70 dollars par mois dans des salles de sport. E, ayisyen pa fè dola ! Ce devait être des salles de sport olympiques offrant dans leur abonnement un suivi personnalisé avec programmes sportif et nutritionnel. Le ricanement de Clara au téléphone est vite venu m’ancrer dans la réalité. « Tu crois qu’elles sont fréquentées ? », je me suis vue lui demander alors que je la connaissais, la réponse.

Ces salles de sport sont effectivement fréquentées par des personnes qui ont dans leur portefeuille les moyens de se payer un abonnement de ce genre ; logique jusque-là. Mais ces mêmes salles sont aussi fréquentées par des personnes qui, techniquement, n’ont pas les moyens de le faire, du moins par sur le long terme. J’ai pensé à une sorte d’investissement, pour ironiser la situation, mais j’ai vite abandonné l’idée, ne voyant pas ce qu’on pouvait tirer à débourser pour un abonnement hors de prix. Ma conclusion pour le coup était erronée, parce que ces personnes tirent bien un avantage : le milieu, la fréquentation même de ladite salle.

Traduction : je paye parce que je sais qu’un tel et une telle sont adhérents de cette salle, parce que cette salle est pour moi une opportunité de côtoyer un tel ou parce qu’un tel et mon entourage en général sauront que je fréquente CETTE salle. On vient socialiser à la salle, en profitant de l’occasion pour se mettre à la pointe de la mode fitness. Nou pwal nan gym pou nou wè moun. Le tableau ressemble à ça.

Quand je pense que je passais mon temps à me plaindre de certains éléments du monde du fitness : faire de la musculation pour seulement travailler des parties spécifiques de son corps, débourser des sommes astronomiques pour des tenues dans lesquelles on ne va faire que transpirer. Ma complainte se faisait intarissable sur des choses que je me voyais pourtant faire. Mais là, sur cette dernière tendance, cette dernière mode des salles de sport, je peux la critiquer autant que je veux. Etre membre d’un gym d’abord pour socialiser, et ensuite, si on a le temps, et si ce jour-là on en a envie, pour faire du sport. E pa kounyea, e pa mwen menm. Pas parce que le scénario en lui-même est incompréhensible, mais parce que je suis beaucoup trop radine pour me mettre dans ce genre de situations.

Saïka Sérant

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