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EPISODE 5 : « A l’heure actuelle »

EPISODE 5 : « A l’heure actuelle »

Saïka Sérant

November 8th, 2017

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10h30 AM d’un côté, 11h30 de l’autre. Mince !!! je ne suis pas assez réveillée pour opérer ce calcul. Quelle heure est-il ? D’un côté, s’il n’est que 10 heures, je peux feindre celle qui d’habitude se réveille de bonne heure mais, avec un léger aménagement les dimanches ; parce que oui, on est dimanche. De l’autre côté, s’il est 11h30, hmmm !!! je peux invoquer la grasse matinée hebdomadaire, et passer sous silence le fait que je vais encore poireauter sous les couvertures pendant au moins une bonne heure.
L’écran du laptop, que oui, j’ai pris la peine d’allumer (il était au pied de mon lit, donc aucun effort à signaler de ce côté), affiche 11h30 tandis que mon téléphone, lui, indique 10h30 AM. Et bien sûr, tout est numérisé dans cette maison. Pas de vielle horloge, ni de réveil mural. On veut jouer aux individus bien ancrés dans la modernité. Modernité, qui pour le coup, semble vouloir nous faire couler. Je m’égare prodigieusement !

J’ai beau tergiverser, je ne sais toujours pas l’heure qu’il est. Et pourtant, cette année, je savais que l’heure allait changer. Mon entourage me l’avait dit. Si maintenant elle allait avancer ou reculer, c’est une autre histoire. Mais bon, dimanche, aucun engagement. Ce ne doit pas être trop grave de ne pas avoir la bonne heure. C’est demain que ça risque d’être un peu plus problématique.

Du temps, où je vivais en Haïti, – la phrase sonne d’ailleurs comme une claque me faisant voir combien la réalité haïtienne doit probablement me dépasser à l’heure actuelle – …. « L’heure actuelle », le jeu de mots ne doit faire rire que moi, et peut–être d’autres à l’humour aussi douteux : Bienvenue !!
Je me perds en digressions aujourd’hui. Que disais-je ? Du temps où je vivais en Haïti, je ne comprenais pas trop le concept d’un changement d’heure. Surtout que ledit changement semblait se faire au gré des dirigeants au pouvoir. Cette année on change, l’année d’après aussi, quoique non, on ne changera plus finalement. Les décalages horaires fluctuants, qui s’en suivaient, ne venaient pas non plus améliorer les choses, parce que de 6 heures, l’on passait à 7, même 5 heures parfois. Charmant pour ceux qui avaient pris l’habitude de contacter leurs proches à l’étranger à l’heure où ils savaient que ces derniers seraient disponibles, et en prenant bien sûr en compte : le décalage horaire. C’est l’expérience qui vient parler sur ce point. L’heure a changé en France et aux Etats-Unis, mais elle ne change en Haïti qu’une semaine après, le dimanche 5 novembre 2017. Et en attendant, 5 heures de décalage.

Se plaindre de notre retard à changer notre heure, serait de la critique gratuite et pas du tout pertinente. Surtout que la critique, je veux la placer à un autre niveau, plus en amont : sur l’enjeu même de ce changement. Durant tout la semaine précédant ce fameux dimanche 5 novembre, la question sur toutes les lèvres semblait être « Y aurait-il changement ou pas ? ». Un décret de 2002 semblait venir répondre à la question : Oui, changement d’heure deux fois dans l’année, en mars et en novembre. Mais la décision du gouvernement en 2016 de ne pas opérer ce changement est venue changer la donne. On change ou on ne change pas ? Si la question se pose autant, il faudrait à ce stade se demander pourquoi change-t-on d’habitude ? Quels avantages tire-t-on généralement de l’heure d’été/ heure d’hiver ?

L’illumination s’est faite à mon esprit, et ce de manière littérale, lorsqu’un soir d’été, à 8h PM j’avais encore le soleil dans les yeux en déambulant dans les rues. Et ça semblait fonctionner parce que ce soir d’été, la ville fourmillait encore. C’est donc pour ça, j’ai pensé.

La décision de changer l’heure a été pour la première fois prise en 1975 en France, et en 1983 en Haïti. En Europe, c’était dans l’optique d’aligner les heures de travail sur les heures d’ensoleillement : une manière de faire des économies d’énergie. En Haïti, l’enjeu est le même, arguent les dirigeants : profiter des journées plus longues en été et réduire la consommation d’énergie dans le pays durant la saison estivale. Pou jan kouran sa a ap bay la, si konsomasyon pa « redui », li pap janm « redui » ankò. 

J’ai donc envoyé Clara en mission pour savoir si effectivement, cette consommation réduite d’énergie dont ils parlent, avait bien lieu. Résultat : Commençons par poser le principe. Pour avoir une consommation qui soit réduite, il faut d’abord avoir consommation tout court. Or, « été ou pas été », la consommation a l’air de varier en fonction de critères totalement inconnus du public. Une semaine, électricité, tous les jours à raison de 5 heures environ par jour, ce qui est déjà pas mal du tout. La semaine d’après blackout. En réalité, c’est ainsi qu’on fait nos économies, pas en passant à l’heure d’été puis à l’heure d’hiver. Une autre tactique communément utilisée : donner l’électricité aux heures où toute le monde dort. Mais à ce niveau, la tentative de conservation est vaine, parce que les consommateurs l’ont comprise depuis longtemps, et sont à l’affût à tout heure. La preuve, ce « weeeeee », qu’on entend chak lè yo bay li, est en fait un signe pour alerter et ainsi réveiller tout le voisinage. Et là, televisyon ap gade menm si li 3 zè nan maten, menm si kay la pa gen kontè.

Pour ce qui est ensuite de profiter des journées plus longues d’été, et donc de la lumière du soleil ; c’est effectivement le cas. On profite pendant la journée de l’éclairage du soleil. Mais le corollaire aurait voulu qu’ayant sauvegardé plus d’énergie toute la journée, les rues soient éclairées de partout la nuit. Clara n’a pas eu à enquêter sur ce point. En noctambule invétérée, elle a sauté sur l’occasion pour me faire part de toutes ses complaintes. Sur ce point encore, c’est fluctuant. L’éclairage dans les rues varie cette fois en fonction des zones. Zòn bò kay prezidan toujou klere, pareil pour les grandes voies comme Pétion-Ville, l’« autoroute » de Delmas, la Route de l’Aéroport et même Clercine. Pourtant, d’autres rues continuent de baigner dans une morose obscurité malgré le fameux changement d’heure. Et ceci la nuit, mais aussi le matin, pour les périodes où le soleil se lève plus tard. C’est notre manière à nous de réduire de manière véritablement effective la consommation d’énergie : pa bay li di tou.

Changer d’heure pour consommer moins d’énergie selon les saisons. Les saisons changent effectivement, les consommations énergétiques aussi, plis moun nan pran priz. Mais des économies pour les abonnés ? Ce n’est pas ce que montrent les sommes souvent forfaitaires des bordereaux de l’EDH. Pourquoi la somme est plus élevée en mai j’ai eu à leur demander une fois ? Paske me e mwa kominyon, m’a-t-on répondu comme si ça coulait de source. Bien sûr, suis-je bête !

Changer d’heure a beau avoir été pour les autres pays une manière de faire des économies à un moment donné, il a beau résulter pour nous d’une volonté d’alignement avec ces autres pays, mais à l’heure actuelle, le changement n’a l’air de tenir qu’à la tradition. On change parce que c’est ce qui se fait habituellement : les autres le font, nous avons donc intérêt à le faire aussi. Même si nous omettons de prendre en compte le risque d’insécurité grandissante qui généralement accompagne ce changement d’heure.
J’arrive à ce stade où je ne sais plus trop quoi dévoiler sur ma personne. Je suis Julia, je fais du droit. Ohh !! J’ai appris ici, en France, comment converser longuement sur des sujets comme la météo, le temps, un peu comme je viens de faire ici.
Saïka Sérant

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